nicolas cauchy

Contes, nouvelles et autres histoires courtes

Bibliographie

Les histoires cruelles finissent mal (en général)

Les histoires cruelles finissent mal (en général) - Nicolas Cauchy

Pourquoi ce cadre d’entreprise cherche-t-il désespérément a effacer son numéro de téléphone inscrit au mur ? Qui sauvera cette jeune fille offerte au caïd local ? Et qui a bien pu souhaiter la mort du grand écrivain si talentueux ? 

Cette année, Noël sent le sapin avec les 24 anti-héros de ces Histoires cruelles qui finiront décidément très mal (en général).

Bienvenue dans le monde merveilleux des pères-Noël assassins et des calendriers de l’avent macabres. 

A télécharger ou lire en ligne :

Extrait de Les histoires cruelles finissent mal (en général)

Et aussi :

Nicolas Cauchy ©Philippe MATSAS/Opale/Leemage

Je vous propose de télécharger gratuitement en PDF mes deux précédents romans publiés en version papier chez Robert Laffont et pour lesquels j’ai gardé mes droits numériques.

La véritable histoire de mon père : Téléchargez gratuitement la version numérique

De manière à connaître le jour et l’heureTéléchargez gratuitement la version numérique

Et enfin : pour m’écrire, cauchy.nico (arobase) gmail.com

Le vol du petit Poussin

Pour ses cinquante ans, Gonzague de Saint-Hilaire a commis une indélicatesse. Conservateur adjoint au musée des beaux-arts de la ville de R., il a emprunté six tableaux pour les exposer dans son appartement le temps de la fête. Il espère ainsi impressionner ses amis et en particulier, un étudiant à l’École du Louvre dont il est amoureux.

L’effet est réussi : lorsqu’ils pénètrent sa petite galerie, les invités poussent des cris d’admiration. Les tableaux sont savamment mis en lumière, en particulier un Nicolas Poussin de taille modeste, représentant L’extrême onction, l’un des sept sacrements de l’église catholique. On lui trouve une étonnante modernité et même de la sensualité qui tranche avec la gravité du sujet et de la manière du peintre en général.

Légèrement ivre, Gonzague de Saint-Hilaire se laisse aller aux confidences au cours de la soirée. Oui, il a profité de l’absence du Conservateur en chef pour sortir du Musée sa petite collection. Oui, il les rendra dès demain avant l’ouverture. Et non, personne n’en saura rien pourvu qu’aucun des invités ne vendent la mèche. Tout le monde jure.

La fête bat maintenant son plein. L’alcool échauffe les esprits ; les corps se rapprochent. L’appartement est plein à craquer : on a invité les amis des amis. L’étudiant a pris la main du Conservateur et l’a embrassée. Au moment de passer la porte de la chambre, Gonzague de Saint-Hilaire est gagné par une pensée coupable. Il imagine le Conservateur en chef occupé à la lecture des lettres manuscrites de Nicolas Poussin conservées au musée de Washington, le but de son voyage. Mais la chaleur des lèvres de l’étudiant dissipe vite sa vision.

L’absence de Gonzague ne dure pas longtemps. L’étudiant a trop bu et le Conservateur le laisse dormir, son joli visage de pâtre hellénistique posé dans le creux des coussins de soie. À son retour parmi les hommes, Gonzague de Saint-Hilaire constate que beaucoup de ses invités sont partis. Et autre chose également : le petit Poussin a disparu.

Les heures suivantes sont un cauchemar. Après avoir mené une enquête sommaire, Gonzague de Saint-Hilaire met tout le monde à la porte pour rester seul. L’ivresse est retombée. Il ne se résout pas à appeler la police : la honte l’en empêche. Peut-être pourrait-il faire croire au cambriolage du musée ?

Au matin, Gonzague de Saint-Hilaire se rend compte de l’infaisabilité de son projet : il n’a aucune idée de comment s’y prendre. La panique lui paralyse le cerveau. Il raccroche les cinq tableaux empruntés et se dit que, peut-être, le mieux est de tout avouer.

Maintenant qu’il est devant son ordinateur, les mots manquent à Gonzague pour formuler le courriel qu’il adresse à son supérieur. Comment rédiger un tel aveu ? Il a écrit plusieurs brouillons lorsqu’il reçoit une demande de rançon : on lui réclame deux-cent cinquante mille euros contre le tableau.

Il y réfléchit toute la nuit suivante et accepte. Mais à sa manière : il viendra, armé, et repartira avec le tableau. Sans laisser un centime. Il n’a, bien-sûr, pas l’étoffe pour. Mais c’est justement là-dessus qu’il compte. Personne ne se méfiera.

Le rendez-vous est pris le surlendemain chez un brocanteur de la rue des antiquaires. Son voleur a pignon sur rue. Sans doute un petit receleur qui ne connait même pas le vrai prix du Poussin dont il aurait pu exiger le double, à minima.

Dans l’après-midi qui précède le rendez-vous, Gonzague reçoit un courriel du Conservateur en chef depuis Washington. Mais alors que l’objet du mail affiche en capitales « IMPORTANT », Gonzague préfère remettre au lendemain sa lecture, faisant ici preuve d’une procrastination qui lui sera préjudiciable, ô combien !

À l’heure dite, Gonzague de Saint-Hilaire se présente au numéro 64 de la rue Damiette, juste à côté d’une banque. Il est vêtu de son habituel costume gris et tient une grosse sacoche remplie de papier journal grossièrement découpé. On le fait entrer. Le visage de l’homme qui le reçoit ne lui est pas familier.

L’échange est bref. « Vous avez le tableau ? » « Vous avez l’argent ? » Aucun des deux hommes ne fait penser à un voleur, ou à un criminel. Cependant, alors que l’inconnu se retourne un instant pour se saisir du tableau, Gonzague de Saint-Hilaire le poignarde à plusieurs reprises dans la nuque et le dos. Il s’écroule, mort. Tout ça n’a pas duré plus de cinq minutes.

Quelques jours ont passé. Gonzague a replacé le tableau et attend le retour de son supérieur. Le calme du musée l’aide à ne pas sombrer dans la dépression. Mais se sent incapable de faire quoi que ce soit, pas même ouvrir un mail. Alors il attend, prostré à son bureau.

De manière tout à fait fortuite, la police fait irruption dans le musée au même moment que le Conservateur en chef de retour de son voyage d’étude. Gonzague a été filmé par la caméra de surveillance du distributeur de billets qui jouxte le 64, rue Damiette.

Aux policiers qui le questionnent, il avoue immédiatement et raconte son histoire devant son supérieur. « Mais mon pauvre ami, lui répond alors celui-ci, vous n’avez donc pas lu mon courriel ? Ce Poussin est un faux ! »

Notre passion pour le jogging

Je suis persuadée que le secret des couples qui tiennent, c’est la passion. Mon frère et sa femme sont des dingues de musique. Ma sœur et son mari des fous de Dieu. Richard et moi c’est le sport. Trois passionnés, trois couples épanouis.

Depuis mes six ans, je crois avoir toujours été inscrite à une association sportive, une salle de gym ou plus tard de muscu. Petite, je m’entrainais même dans ma chambre en sautant du haut de ma commode jusqu’à ce que le voisin du dessous menace de tuer papa.

Il y a une histoire qui est restée célèbre à la maison et que l’on se raconte encore : moi, rentrant de mon cours de gym et lâchant à table, avec mes dents écartées et mes couettes « Aujourd’hui, à l’école, on a appris à faire “ la pute tendue renversée” ». Pour « l’appui tendu renversé »…

Évidemment, Richard et moi, on s’est rencontré dans une salle de sport, il y a bientôt onze ans. Je l’avais repéré : c’était l’unique mec à faire du step. Quant à moi, j’étais la seule à pousser de la fonte. Ça a commencé comme ça.

Depuis, toute notre vie de couple est organisée autour du sport. Nous n’avons pas d’enfant ; nous n’en voulons pas. Ma sœur dit que pourtant, c’est du sport. Elle doit avoir raison. Mais c’est trop de contraintes. Et nous avons besoin d’une liberté absolue pour exercer notre passion.

Richard a beaucoup de succès auprès des femmes. Il est puissant, très viril. Il dégage vraiment quelque chose. J’ai moins de succès avec les hommes. Mes muscles leur font peur sans doute. Mais ça m’est parfaitement égal. Je plais à Richard, et je me plais à moi. C’est la seule chose qui compte.

Pour entretenir notre passion, nous avons un rituel : deux fois par an, au printemps et à l’automne, Richard et moi courrons trente kilomètres sur des parcours à chaque fois différents. Ce sont des moments exceptionnels, d’une rare intensité qui nous rapprochent chaque fois un peu plus.

D’abord, Richard fait des recherches sur Internet. Puis il se rend sur place, seul, pour repérer les lieux. Ensuite il me raconte, avec ses mots. J’adore ça. C’est très sensuel, physique. « Le chemin est glaiseux par endroit ; tu y enfoncerais un doigt entier. » « C’est une forêt très humide ; la mousse est toute mouillée. « Il y a une rivière glacée qui te coupe les jambes. »

Une fois que l’on est d’accord, on se prépare ensemble. On est tellement excités ! On fait l’amour tout le temps. C’est magique. Grâce à Internet et aux photos que Richard a prises, j’essaye d’imaginer les ascensions difficiles, les pièges où l’on peut se blesser et que l’on évitera, les paysages sublimes… Et puis le point d’extase.

Le point d’extase. C’est notre truc à nous, si vous voulez. Ce qui fait que l’on est, et que l’on sera toujours Richard et Sophie. Car il y a toujours un moment où, sur la carte, on sent que c’est là ; le point s’impose à nous avec évidence. Richard pose alors un doigt dessus, me prend la main et on ressent comme une décharge d’adrénaline qui nous fait jeter l’un sur l’autre.

On a une vingtaine de cartes pour ça. Avec sur chacune d’elle, un point d’extase cerclé de noir.

Et puis le jour arrive. L’aube plutôt. Que ce soit au printemps ou à l’automne, il fait toujours frais. Alors on se protège du mieux que l’on peut. On est méconnaissables ! En général, on est arrivé la veille, surtout si le parcours est loin de la maison, ce qui est assez fréquent. Vous comprenez pourquoi on ne veut pas d’enfants.

On n’est jamais seuls. Ça fait partie des choses que l’on aime : échanger quelques mots, un signe de la main, un sourire avec des gens qui, comme nous partagent la même passion. On repère les vrais sportifs, les occasionnels, ceux qui courent en groupe, et celles qui courent toutes seules.

Richard a une expression pour qualifier les sportifs d’avril. Il les appelle les « agneaux de printemps ». Et c’est vrai que ce sont souvent des filles qui veulent perdre du poids avec le retour des beaux jours. Elles font un peu de gras, ne courent pas bien vite. Celles ne novembre me ressemblent d’avantage.

En général, on laisse partir les autres en premier. Et puis on se lance. Quand le parcours le permet, on court côté à côte. Sinon je suis Richard. J’adore le voir de dos. Je transpire. Je suis vite trempée. Quelques kilomètres avant le point d’extase, on inverse les rôles, je passe devant. Je sais qu’il adore ça aussi. Je le sens derrière moi. Ça me rend folle.

Si bien que lorsque nous parvenons au point d’extase, on n’est plus les mêmes. C’est difficile à expliquer. C’est comme si quelqu’un agissait à notre place : on se voit se cacher derrière un arbre ou un rocher. On se voit renverser une joggeuse isolée, lui mettre la main sur la bouche pour l’empêcher de crier, l’étrangler ou bien lui écraser le visage avec une pierre.

Et aussi, on se voit se jeter l’un sur l’autre, Richard et moi, comme deux fous, arracher nos combinaisons et unir nos corps pour atteindre le point d’extase qui ne connaît aucune comparaison., jusqu’à tomber presque évanouis.

Mais au réveil, c’est bien nous qui cachons le corps grâce au repérage que l’on a fait avant, qui nous rhabillons à la hâte et continuons notre course dans l’exhalation de nos corps revitalisés.

Lorsque l’on est de retour à la maison, on est plus amoureux que jamais. C’est le secret de longévité de notre couple : notre passion commune pour le jogging.

Mes séances chez le psy

C’est un grand jour : ma première séance chez une nouvelle psy. Je l’ai choisie au hasard de l’annuaire, comme la précédente. J’espère que ça me réussira mieux. Mais je ne vois pas comment procéder autrement. Aucune de mes amies ne sait que j’ai des problèmes. Alors je fais semblant que tout va bien. Et je vois une psy en cachette.

Comme c’est la première séance, j’enregistre tout. Son parfum, comme une odeur de thé, que je sens avant tout le reste. Puis son regard, son visage, ses mains. Quel âge peut-elle avoir ? Quarante-huit ans ? Plutôt jolie je trouve, beaucoup d’élégance.

On s’assoit. Elle me sourit gentiment, avec une pointe de distance et me demande « Alors ? » en expirant doucement. Il faut se lancer. Ça n’est pas un exercice facile. Je m’accroche aux objets qui nous entourent. Des livres, un peu d’art africain et sur la table, une théière qui, étrangement, me rassure. Je commence à parler.

Bilan de la semaine. Je la trouve très professionnelle. Parfois un peu trop. Je comprends cette distance mais j’en soufre. Par exemple, je l’ai complimenté sur son appartement que l’on aperçoit en accédant à son bureau. Elle n’a rien répondu. Seulement sourit. Elle se protège, quand moi je dois m’ouvrir complètement. Est-ce que ça n’est pas un peu injuste ?

Cinquième séance. Je suis fascinée par sa théière, toujours brûlante, de laquelle s’exhale un parfum envoutant. Elle ne m’en a jamais proposé. Ça doit être une sorte d’objet symbolique. Une matrice ? Comme une enfant, j’ai envie de soulever le couvercle. Mais elle ne me quitte pas des yeux. Sauf pour griffonner quelques mots sur sa fiche. On a commencé à parler de ma mère. Et j’ai pleuré. Il fallait bien que ça arrive.

Huitième séance. Elle m’a proposé le divan que j’ai refusé. Je ne suis pas prête encore à m’éloigner de la théière. Oui, dit comme cela, ça sonne totalement ridicule. Mais quand vous vous livrez complètement, vous avez besoin de vous raccrocher à quelque chose. Et puis c’est l’hiver. Je sens une douce chaleur émaner d’elle qui me réchauffe les mains lorsque je m’en approche. Á vrai dire, il y a plus de chaleur dans cette théière que chez ma psy.

Il s’est passé quelque chose. Quinzième séance. J’ai pu soulever le couvercle. Marie-Dominique s’est absentée quelques instants pour refermer une porte qui battait. J’ai vu l’eau noire et les petites feuilles de thé. J’ai senti l’arôme si extraordinairement subtil. C’était franchement une expérience. J’ai pensé aux fumeries d’opium, aux rêves insensés, au poème de Baudelaire. Et j’ai accepté le divan pour la prochaine fois.

Seizième séance. Je suis allongée. Marie-Dominique se tient derrière moi. Je ne la vois pas, mais je la sens. Elle boit le thé noir, la fumerie d’opium. Quand s’est-elle servie ? Je ne l’ai pas vu faire. Pourquoi ne m’en propose-t-elle pas ? Quel goût peut-il avoir ? Cendre, épices et poivre. Et ses lèvres ? Quel goût ont-elles ?

Dix-huitième séance. J’essaye de comprendre la torture qu’elle m’inflige. Est-ce une épreuve ? Une invitation à exprimer mes désirs ? Cette eau parfumée aurait-elle une signification ? Un pouvoir magique ? Je pense au philtre d’amour de Tristan et Iseut. Est-ce cela qu’elle a peur de ressentir pour moi en partageant son thé ? Le désir ?

Vingtième séance. Il est évident que j’aime Marie-Dominique. L’idée a fait son chemin. C’est accepté. Mais le lui dire ! Comment ? Sachant ce qui m’attend. La réponse toute faite, rabâchée, stéréotypée. Le cours de psychanalyse pour les nuls, le transfert, blah, blah, blah. « Ça n’est pas moi que vous aimez Marion… » On connait la chanson. Mais moi, en attendant, je fais comment avec mon désir ?

Vingt-et-unième séance. Le mieux est de ne rien dire du tout et de tuer le désir en l’étouffant. Le symbole de la théière me va bien. Il y a toujours un moment au début de la séance où j’échappe au regard de Marie-Dominique. Je soulève alors le couvercle et respire à plein poumon. Cela m’apaise. C’est délicieux.

Trente-troisième séance. Il est clair que Marie-Dominique ne partagera jamais mes sentiments ni mon désir. Deux-mille huit cent cinquante euros pour en arriver là. Elle se moque de moi.

Trente-sixième séance. Je la déteste. Viscéralement. Son parfum me retourne le cœur. Ses petits sourires me révulsent. Je voudrais qu’elle crève.

Trente-huit. Je n’ai pas réussi. Elle m’a à l’œil.

J’ai été plus fine cette fois-ci. Trente-neuf. Je l’ai bloquée derrière moi par un long discours qui ne souffrait d’aucune interruption possible. Elle a dû attendre un certain temps avant de me couper d’un « Excusez-moi Marion, je ne me sens pas très bien ». Rien d’étonnant à cela au regard de ce que j’ai mis dans son thé.

J’ai fait semblant d’appeler les pompiers et l’ai regardée mourir dans d’épouvantables convulsions. Le thé que je lui ai donné pour la réconforter ne l’a vraiment pas aidée.

Ensuite, j’ai pris son agenda et ses notes que j’ai jeté dans une poubelle pour papiers recyclés un peu plus loin. Parvenue chez moi, j’ai déposé la théière parmi d’autres objets : un sous-main aux coins renforcés de métal, un presse papier, une statuette en onyx, la corde d’un rideau et quelques autres objets.

Puis j’ai cherché dans l’annuaire l’adresse d’une nouvelle psy.

Intouchables

Vue du ciel, la voiture trace dans la nuit une ligne argentée comme une étoile filante. Et comme elle, elle file à vive allure. L’autoroute est dégagée de tout autre véhicule, sinon deux motards qui ont pris en chasse la Maserati.

Le conducteur de la voiture ne le sait pas encore. Il a une certaine avance. Pourtant, quelques dizaines de kilomètres auparavant, son GPS avait émis un bip sonore, signalant un radar fixe à venir. En vain. Le conducteur n’a pas levé le pied. Et c’est comme un pied de nez à la machine qui le flashe à deux cent quarante kilomètres heure.

Les motards peinent à le rattraper. Il va si vite ! Leurs motos gagnent un peu de terrain dans les boucles peu nombreuses qu’ils parviennent à franchir sans ralentir au contraire de la voiture. Mais il ne faudrait pas qu’il accélère encore. Sa voiture a du potentiel.

Les phares ne sont pas encore apparus dans son rétroviseur. De toute façon, il est probable qu’il ne les verrait pas. Il semble hypnotisé par la route qu’il ne quitte pas des yeux. Et c’est normal : à cette vitesse ! Il apprécie particulièrement les côtes, franchies sans aucune perte de puissance. La voiture semble en vouloir toujours plus, le défier.

Derrière, les motards aperçoivent au loin les phares arrière du véhicule. « Trop gros pour être une Porsche » échangent-ils via leurs casques blue tooth. « Une Aston Martin ? » Ils accélèrent en même temps, grisés par la course. C’est une aubaine pour eux, cette sortie. Un genre d’occasion auquel ils s’exercent quotidiennement. Leur engin est comme une monture avec laquelle ils font corps.

L’intérieur du véhicule fait penser à un vaisseau. On verrait bien une publicité sur laquelle serait écrit « Vous n’aviez jamais conduit ». Et c’est vrai que l’expérience a l’air tout autre. Mais alors il faudrait changer le conducteur qui fait un peu illuminé. Ses yeux écarquillés surtout. On dirait qu’il a peur. Personne ne l’oblige à rouler si vite !

Les motards gagnent du terrain. Ils le doivent à leur expérience extraordinaire de la route et de la conduite. Le plus vieux, celui qui porte une moustache, pense à son fils de treize ans. Il voudra tout savoir ; il faudra tout lui raconter. Une Maserati. Sacré bagnole quand même. « Le salaud ! » dit le plus jeune en souriant, pas du tout fâché que la course se poursuive.

Il aurait dû les voir maintenant qu’ils ont allumé leurs gyrophares. Il risque une suspension de permis, une amende colossale. Mais ça n’est rien à côté du plaisir hypnotique de la conduite semble-t-il. Une goutte d’eau qui tombe de son portefeuille.

Le motard pense toujours à son fils, à tous ces moments passés ensemble, à ce qu’il va lui raconter. « Une Maserati. Tu imagines ? » « Comme dans Intouchables ? » « Exactement le même modèle. » Et son sourire de fierté lancé à son père, un bon père, pas comme le sien, qui n’aurait pas levé le petit doigt pour lui venir en aide.

Ça y est. La voiture se rabat. Il en faut des dizaines de mètres à cette vitesse-là. Le motard interroge le Central : le véhicule appartient à François-Xavier de la Villepierre. Un aristocrate fortuné sans doute. Comme dans Intouchables.

Le motard le plus jeune s’approche du véhicule mais son équipier le précède. Il a plus d’expérience et ne veut prendre aucun risque. « C’est pour moi » dit-il. La vitre s’ouvre, le type a une tête de dément. « Je vais à l’hôpital ! Merde ! Laissez-moi partir ou il va mourir ! » Comme dans Intouchables. L’artifice est grossier : il n’y a personne à la place du passager. « Veuillez descendre de votre véhicule. » « Mais vous ne comprenez pas ! Il va mourir ! C’est une question de minutes ! »

L’agent tire la portière, pose sa main droite sur son revolver et réitère : « Veuillez descendre de votre véhicule ». Le type est survolté. Peut-être est-il sous l’emprise de la drogue ? « Veuillez lever les mains. Mon collègue va procéder à une fouille de votre véhicule ». Et puis soudain, la voix blanche de son adjoint « Chef ! Il y a un gamin à l’arrière. Il a du sang qui sort de son nez. » Le conducteur s’effondre « Il va mourir ! Il va mourir ! » C’est un appel au secours. « Ma femme n’est pas là. Je ne savais pas quoi faire. J’ai trop attendu. Et maintenant il va mourir ! C’est même pas mon gosse. C’est le sien ! »

Il faut prendre une décision : l’accompagner jusqu’à l’hôpital. Comme dans Intouchables. C’est fou ! La course reprend. L’établissement est prévenu. Le gamin vomit du sang. Il faut qu’il tienne ! Le motard pense à son père. À ce qu’il lui avait dit après sa chute de vélo. « Démerde-toi ! » Personne ne l’avait accompagné à la pharmacie.

Ils sont arrivés. Le petit de la Villepierre, toujours en vie, est déposé sur un brancard. Tout se passe très vite. Le père suit son enfant. Mais avant cela, remercie des yeux le motard. Et l’intensité de ce regard lui fait mouiller les yeux. L’histoire ne se répète pas. Il a rompu le cycle.

Il est environ trois heures du matin lorsque le motard apprend la mort de l’enfant et des deux brancardiers.

L’assassin, Paul-Louis Varan, multirécidiviste avait purgé une peine de vingt-deux ans pour un crime similaire : l’assassinat de toute une famille dans les Yvelines. Il était sorti de prison il y a deux jours seulement.

Lorsque la police parvient au château des de la Villepierre, ils sont frappés par le silence de mort qui y règne.

Solène

Solene a dix-sept ans mais en paraît cinq de plus. Surtout lorsque, comme ce soir, elle porte des talons, une jupe courte et s’est recouvert le visage d’une pleine tartine de maquillage qui la masque presque. Apparemment, c’est une petite parisienne chic, une jeune fille des beaux quartiers en mode « sortie belle gosse ». Il est vingt-deux heures trente, un samedi soir de printemps.

Évidemment, si vous étiez ses parents, vous trouveriez ça un peu limite, la hauteur de ses talons ou la taille de sa jupe. Trop ici, pas assez là. Vous auriez demandé une inversion des tendances. « Pas question que tu sortes comme ça ! » Eh bien justement, Solene n’est pas sortie comme vous dites : elle s’est changée en route. Pas très original, franchement, mais ça marche à tous les coups. Vous l’avez fait avant elle. Il aurait fallu vérifier ce que contenait son petit baluchon : chaussures à talons, donc; jupe sans rallonge; pâte à tartiner. « Ton père et moi sortons au cinéma ce soir. On va sans doute aller manger un morceau après. Veux tu que qu’on viennent te chercher ? » C’est une blague ? « Je comptais prendre un taxi. Tu aurais vingt euros ? » « Le mieux, ce serait quand même que tu attrapes le dernier métro. » « D’accord mais au cas où, tu aurais de l’argent pour un taxi ? » « Sers-toi de ton argent de poche. On te le donne pour ce genre de choses. » Quelle bande de rats ! Solene n’en revient pas. Ça la sidère à chaque fois.

Partir, s’éloigner, vivre une autre vie. Pour l’instant, Solene ne s’est pas encore métamorphosée. Elle remonte le boulevard en direction d’un Starbuck en jeans et ballerines. Franchement, elle pourrait se rendre à la fête comme ça. Elle est carrément mignonne mais manque de confiance en elle. Parce qu’elle est pauvre. Sa mère est thérapeute et son père ne gagne pas assez pour leur assurer une vie normale, le minimum pour vivre. Il compte tout euro dépensé. On dirait que ça lui coûte un œil à chaque fois. C’est insupportable d’avoir un père radin comme ça. Franchement.

C’est la plus pauvre de son lycée si l’on met de côté Victoria qui habite en H.LM. Et peut-être Hermine qui bénéficie d’une bourse. La plus pauvre. Pas de quoi s’acheter des vraies Lauboutin, seulement des imitations. On va s’en rendre compte. C’est sûr ! Et puis ce sac Vanessa Bruno, franchement, à dix-sept ans ! Au collège, toutes les filles en portaient un. Sauf Solene qui se l’est payée en seconde. Alors que toutes les autres étaient passées à Prada. Oh, ces regards de mépris qu’elle va devoir affronter ! Elle les connaît si bien. Son quotidien depuis des années. Surtout ce soir.

La voilà transformée. Solene ressort du Starbuck sur ses talons trop hauts, la démarche hésitante. Bus, la honte. Mais pas assez d’argent, donc, pour un taxi à l’aller. Ni pour le retour d’ailleurs. Il faudra se débrouiller. On n’en est pas là. Demain est un autre jour. Quel numéro? Quelle rue ? Suivre à bonne distance ce groupe de trois. Deux filles et un garçon. Carrément plus âgés. Tu vois ? Ils sont comme toi : ils arrivent à pied. Ouais, sauf qu’ils habitent le quartier. Tout de suite ça calme. Solene stresse. Quelle est la meilleure stratégie ? Les laisser passer; ou bien faire genre, on arrive ensemble, on se connaît. « On se connaît ? » C’est quand même prendre un sacré risque. Mais arriver toute seule, sans amie ni rien. En Vanessa Bruno et Bouboutin made in le Sentier.

Solene a retenu la porte. « Bonsoir. » Les filles ont l’air sympas, habillées cool; le garçon mignon malgré sa coiffure. Enfin peut-être grâce à sa coiffure finalement. « Quel étage ? » Pourquoi il demande ce crétin ? On va tous au même endroit. Ça se voit pas ? L’ascenseur les y emmène. On sonne. Quelqu’un ouvre la porte. « Ah, salut ! » Solene est embrassée dans la foulée. Elle ne connaît personne. C’est l’ami d’une amie qui lui a refilé le plan. « Une soirée de dingues. Ce garçon, là, tu sais ? Son père est avocat.  Il habite dans un 560 m2. Sans compter la terrasse. Tu vas halluciner. Tu vois de qui je parle ? On l’a croisé une fois. À la fête chez Édouard. »

Parfois les filles sont sympas avec elle. Aude par exemple. Mais impossible de se faire des amis quand vous n’avez que cent euros d’argent de poche tous les mois. C’est juste ridicule. Le terme même, d’argent de poche en dit long. Aude a un compte en banque sur lequel « il y a toujours de l’argent. Ça doit être mes parents qui font des virements. Je ne sais pas en fait. On n’en parle jamais. » C’est elle qui l’a invitée ce soir. La seule a le faire d’ailleurs. La plupart du temps, Solene décline. Elle n’a juste pas assez de fric pour se payer des cocktails à quinze balles. La première fois elle a pris un café; une autre un coca. Ça lui est même arrivé de s’enfiler trois « caïpi ». En début de mois. Sauf que, la semaine d’après, lorsqu’elle a demandé une avance pour s’acheter une paire de Nike, elle s’est faite envoyer bouler. « À ton âge, il faut apprendre à gérer son budget », lui a dit son père. Insupportable.

L’appartement est, en effet, hallucinant. Un duplex dont la salle de réception doit faire la surface de sa maison à elle. Il n’y a pas grand monde encore. Il n’est même pas onze heures. Aude n’est pas là. Solene s’approche du bar. Il y a un type pour servir à boire. Un vieux en costume qui doit avoir l’âge de son père. « Je voudrais un coca s’il vous plait. » Euh, Solene ? C’est gratuit, là. « Attendez, non, finalement. Est-ce que je peux avoir un mojito ? » Et un autre aussi. Et encore un autre. Ça la brûle; ça la chauffe jusqu’au bout des seins. Un peu d’air sur la terrasse lui fera du bien. Il est tout à fait probable que son Prince l’y attend, accoudé à la rambarde, très beau et bien fait mais blessé, cicatrisé au cœur, riche mais seul. C’est assez fréquent. Pourquoi pas notre hôte ? S’éprenant contre tous de la fille pauvre habillée de toc et qui n’aura même pas besoin de se changer à minuit passé.

Et c’est exactement comme cela que ça se passe. C’est fou ! Solene en conclut qu’il y a comme un destin qui la pousse vers cet homme exactement conforme à son rêve. Enfin, presque exactement conforme. D’abord, c’est elle qui est accoudée à la rambarde, entre deux photophores, le regard perdu vers la Seine, observant sans les voir vraiment les bateaux éclairant les façades des monuments. « Bonsoir. » Et comme elle se retourne, elle découvre cet homme, un peu en contrejour, mais parfaitement divin, bouclé, barbu, yeux de jade et sourire craquant. « Je me suis permis de vous apporter ce verre. » Un mojito ! « J’espère que vous aimez. Sinon je peux aller vous en chercher un autre. Vous n’avez qu’à me dire. » « Non, pas la peine. Je veux dire. Un mojito, c’est parfait. Merci. » Ferme-là, bécasse ! « Alors on trinque ? » Tu ne réponds rien, tends seulement ton verre et souris. Tu sais que tu as un beau sourire. Tout le monde te le dit depuis le jour où tu as retiré ton putain d’appareil. « David. » « Solene. » Pas exactement le prénom d’un Prince. Mais après tout, Patrick Bruel s’appelle bien Patrick. Tchin. Mettre la paille à la bouche pour faire semblant de savoir comment occuper ses mains. « Tu es venue avec ton ami ? » « Oui. Avec une amie. Aude. » La bouche de David forme une petite moue sensuelle que Solene ne remarque pas. « Et vous ? » « Tu ne veux pas me tutoyer ? » C’est une autre entorse au rêve initial de Solene. Son Prince est un peu plus vieux que celui qu’elle avait imaginé. Il doit bien avoir quarante ans. Mais franchement rien à voir avec son père. Et puis tellement plus beau ! Tellement plus mûr que les gamins de son lycée ! « Non, je… Je suis venu seul. » Pourquoi cette hésitation ? Il vient de se faire larguer par une nana odieuse et cruelle. Il est blessé. Et c’est vers toi, Solene, qu’il se tourne. Parmi toutes les autres en vraies Louboutin. « C’est beau, n’est-ce pas ?, continue David en tournant le dos à la Seine. Et ce n’est qu’un pied-à-terre. Ils ne l’habitent que quelques semaines par an. Alexandre fait son MBA aux États-Unis mais fête toujours ses anniversaires à Paris. C’est une tradition. » Silence. « Tu n’es jamais venue auparavant, n’est-ce pas ? Sinon je me souviendrais de toi. » Pas très original, mais Facebook l’a habitué à pire. Tu lui plais. « Quel âge as-tu ? » Dix-sept. « Vingt-et-un. » « Vraiment ? » Solene panique. Il a deviné son âge véritable et il va la planter. « Tu fais au moins vingt-cinq. Franchement. » Idiote ! Tu dois dire vingt-cinq. Pas vingt-et-un ! « Merci. » « Tu veux un autre verre ? » « Oui, je veux bien. Mais de l’eau. » « Ok. Je vais nous ravitailler. »

Dans le cœur de Solene ça fait le boum et le bang ! Est-ce qu’elle doit retirer sa veste et montrer ses épaules et ses bras ? Mais aussi ses seins qui sont trop petits. Son autre handicape, juste après le manque d’argent. Pas de bras, pas de chocolat. La sœur d’une de ses copines se les ait fait refaire. Ça a tout changé, franchement. Solene ne sait pas trop quoi en penser.

David revient avec trois verres : deux mojito et de l’eau. Solene est déjà ivre. Son cerveau asséché commence à perdre des neurones, à brûler des synapses. Mais ce n’est pas très grave. Elle fait ce qu’elle veut. Sur son téléphone, elle lit un message de sa mère sans vraiment y prêter attention « On sort du cinéma. On va manger un bout. Tu veux nous rejoindre ? » Euh… Comment dire ?

Finalement quelqu’un l’invite à danser en lui prenant la main. Solene s’excuse auprès de David en riant. « Je reviens ! » Le monde est là. Le garçon danse bien : il a probablement suivi des cours de rock. Mais il n’est pas très beau, trop maigre. Solene se laisse quand même prendre un peu dans les bras à chaque passe. Elle n’a pas tout à fait la force de résister même si ça la dégoûte un peu, ces baisers qu’il lui dépose dans le cou. À la fin, même, il lui roule une pelle. Vraiment ? Elle ne saurait pas raconter comment ils en sont arrivés là. Seulement en y repensant, elle a bien la sensation d’une langue dans sa bouche. Assez désagréable. Le garçon disparaît. Ou bien peut-être est-ce elle qui change d’endroit. Tout va bien. Elle est parfaitement lucide. Pour preuve : elle rembarre plusieurs types bourrés. Pitoyables.

On a transformé l’un des salons de réception en tripot clandestin. Jeux de cartes, roulettes, poker et gros cigares. Ça pue un peu mais il y a de l’adrénaline et des billets. Solene voudrait bien jouer. Sauf qu’elle n’a pas d’argent. Pour changer. Alors elle se contente de regarder. Quelqu’un lui dit quelque chose à l’oreille. Elle lui répond. Une conversation s’engage, un truc vaguement philosophique. « Finalement, on n’est jamais que les spectateurs de nos vies. » « Carrément ! » Elle sent une main contre ses fesses, la repousse en beuglant « Putain, t’es relou ! » et s’éloigne. Sur son portable, un message de sa mère. « On est sortis du resto. Est-ce que tu veux que l’on vienne te chercher ? » Plus long le texto c’est possible ? « Tput va bien. Je rentre avc Maud. » Complètement lucide.

Ses chaussures lui font mal. Autant les retirer et les poser là, avec sa veste. Ah bah non, elle a déjà retiré sa veste pour la mettre où ? Avec son sac. Qui est ? Solene s’assoit pour rassembler un peu ses pensées éparpillées. Marc sait peut-être. Mais où est-il ? Avec ses affaires. Putain de cercle vicieux, quoi ! Elle finit par le retrouver comme par magie (en réalité, son parcours aura duré pratiquement une heure entre la piste, les toilettes, un fauteuil et la terrasse). Manifestement, David est en deal avec un garçon extrêmement mignon, « Youm » « Enchantée ». « Si tu as besoin de quoi que ce soit. » « Genre quoi ? » « Genre tu sais quoi. » « Carrément. » « T’as besoin ? » « Ouais. » « De quoi ? » Solene se tourne vers son Prince. Elle ne sait pas du tout quoi répondre. David vole à son secours. « Elle n’a besoin de rien ce soir. On va partager. » « Comme tu veux. Je te donne mon 06. Dans le cas où tu voudrais m’appeler plus tard ? » Solene est d’accord. Elle a le numéro d’un dealer. Elle ne l’appellera jamais, bien sûr, elle n’a que dix-sept ans. Mais quand même ! Ça le fait. « Salut ! » Le garçon est tendu et aux aguets. Il se fraie un passage parmi les autres avec beaucoup de fluidité, sans jamais les toucher, comme du vinaigre dans de l’huile.

« Tiens, prends ça. » David a déposé une pastille dans la main de Solene. « C’est quoi ? » « Tu sais bien ce que c’est. » « Ouais, carrément ! » « On y va à trois ? » Ça la fait rire. « Un, deux, trois ! » Elle pense très furtivement à son petit frère; à 1-2-3 soleil et ingurgite la pilule. À partir de là, ça devient juste ouaaaah ! racontera-t-elle plus tard. L’effet désagréable de l’alcool s’est dissipé. Solene est juste bien et en pleine forme. Elle chante et danse et tout le monde la trouve canon. C’est elle qui embrasse Marc la première en hurlant, comme sur la chanson I feel so close to you right now ! C’est elle qui se rapproche et se colle à lui. C’est elle qui l’emmène ailleurs, dans une chambre, c’est une chambre ça ? On se croirait à l’hôtel.

Pour une première fois, David est vraiment super. Plutôt doux mais sûr de lui. Ça ne dure pas très longtemps mais de toute façon, Solene n’avait pas d’attente ni d’exigence particulière. Elle se laisse faire et tout se passe bien, maman. Lorsque David se retire, il l’embrasse sur la bouche et lui glisse un papier dans la main en murmurant « Tu m’appelles ? » Elle dit « Oui mon amour » si bas qu’il n’entend pas. Elle remonte son collant en même temps que sa culotte qui fait un pli gênant mais impossible de la replacer correctement. Elle regarde autour d’elle l’immense chambre, les miroirs, les dorures et la pagaille du lit pour s’en souvenir toujours. Elle dit « c’est là », regarde l’heure sur son téléphone et complète « à quatre heures trente ».

Dehors, la plupart des invités sont partis; ne subsiste que quelques ombres dont certaines s’embrassent. Dans la grande salle, une fille seule au Rimmel dégoulinant danse sur une musique de Gainsbourg. Mélodie Nelson. Solene est bien. Elle parle à sa mère. « Tu as fait mieux que moi maman ? Avec qui ? Dis-moi où. » Personne ne lui a pris sa veste ni son sac ni ses clefs ni son vieil exemplaire de Danse ! à la couverture déchirée. En descendant l’escalier, Solene se demande si elle pourra toujours jouer avec son frère. Si elle en est capable; s’il s’apercevra de quelque chose et se détournera d’elle. « Je voudrais que tu saches que ça ne change rien; que je t’aimerai toujours; que tu es mon frère d’amour ».

L’allée est large et vide et parfaitement idiote. Pas de bus; pas de métro; pas d’argent pour un taxi. C’est l’heure des morts et bientôt celle de l’aube. Solene ouvre la main, elle avait gardé le poing serré tout du long et découvre ce que l’autre y a fourré : non pas un numéro de téléphone mais deux billets de cent et un autre de cinquante.

À la recherche de ses racines russes

D’une manière tout à fait exceptionnelle, Vassili Lubienski (de son vrai nom François Dubois) a réussi à obtenir un visa pour son « retour à l’Est ». Son rêve : retrouver la maison de son arrière, arrière grand-mère en République Soviétique d’Ukraine et, en ce beau matin d’avril, il est tout près d’atteindre son but.

Le soleil est à peine levé que Vassili Lubienski sort de sa tente plantée en pleine forêt. Il est temps de réveiller sa femme et son fils qu’il a embarqués dans l’aventure ! En attendant, il respire à pleins poumons l’air pur soviétique debout dans la lumière du jour naissant. D’après la carte, il se trouve à une dizaine de kilomètres du lieu de naissance de son aïeule. Il pourrait presque s’y rendre à pieds en coupant à travers la forêt, comme le faisait ses ancêtres.

Mais il est fatigué, il n’a pas très bien dormi. L’excitation sans doute. Et puis il y a eu un orage cette nuit, du tonnerre sans éclair ni pluie qui l’a réveillé. Alors non, le rêve, le fantasme qu’il avait d’entrer dans le village à pied n’est peut-être pas réalisable. Et puis il a sa famille.

Son épouse, Christine, justement, sort une tête de la tente. Elle est si belle, même au matin, même échevelée ! « Quoi ? », demande-t-elle à son mari qui la regarde sans rien dire. « Rien. Je te trouve magnifique. » « Tu parles ! Je dois être affreuse! » « Pas du tout ! Tu rayonnes… Tu irradies ! » « Merci… C’est gentil. »

Christine sort complètement de la tente et allume le réchaud qu’elle a pris dans le coffre de la Lada Niva orange. « Alors on y est ? On y est vraiment ? » « Je crois que oui » lui répond son mari en regardant au loin, comme s’il pouvait percer du regard les arbres étonnamment roux de la forêt. « Tout est différent ici. Et pourtant… Pourtant je sens au fond de moi, malgré la vie qui a fait comme une chape de plomb autour de mon cœur, je sens que ça bouillonne, que ça vibre, que c’est prêt a exploser ! Je suis chez moi ici. Je suis moi. »

Christine embrasse son étonnant mari, petit professeur des écoles en Touraine qui aura appris le russe par lui-même, obtenu un visa scientifique et rassemblé l’argent nécessaire à ce voyage initiatique au bout duquel « ils verront la lumière » comme Vassili Lubienski aime à rappeler, dans un élan de mysticisme pas toujours bienvenue à l’air soviétique.

Il est temps d’y aller mais l’enfant dort encore. L’enfant… Autant Vassili Lubienski est grand, fort, russe et barbu. Autant son fils est chétif, blond et pas du tout intéressé par les racines russes de son père. « Mais à sept ans, pourrait-il en être autrement ? » objecte sa maman. « Moi à son âge, je me passionnais déjà pour les campagnes Napoléoniennes de Russie ! », rétorque son père.

Alors cette fois, si près du but, pas question de se laisser emmerder par le gamin. « Réveille-le », ordonne le père dans un sursaut d’autorité très russe. Sa femme obéit et le voilà bientôt qui sort de la tente, blanc comme un linge. Vassili Lubienski lève les yeux au ciel. « Hé bien Piotr (Pierre de son vrai nom), prêt à retrouver la maison de naissance de ton arrière, arrière, arrière grand-mère ? » « Oui papa. » « Et à t’y rendre à pied avec moi ? » « Non papa. » « Pourquoi ? » « Je ne me sens vraiment pas bien. » « Qu’est-ce que tu as ? » «  La tête qui tourne et envie de vomir. » Et comme pour donner du crédit à ses plaintes, l’enfant vomit quasiment sur les pieds de son père. « Enfin, Piotr ! Est-ce que tu ne pourrais donc pas… » « Tu vois bien qu’il est malade ! Et d’ailleurs, pour être honnête, je ne me sens pas très bien non plus. »

Vassili est vraiment furieux : sa famille va lui gâcher le rêve de sa vie, ce rêve qui lui a demandé tellement d’efforts et d’abnégation ! Alors il décide d’y aller seul. Tant pis pour eux ! « Prends la voiture, dit-il à sa femme. Je couperai à travers la forêt. » « Tu es sûr que… » « J’ai une carte et une boussole. Je me débrouillerai. Après-tout, c’est mes racines. Pas les vôtres. On m’a dit que la ville d’à côté fêtait le printemps ; qu’il y avait un parc d’attraction tout neuf avec une grande roue et des auto-tamponneuses. Vous m’attendrez-là. » Et sans même attendre de réponse, Vassili Lubienski s’enfonce dans la forêt rousse, carte et boussole en main.

Son épouse est partagée entre la culpabilité d’avoir été une gêne pour son mari et la satisfaction d’en être débarrassée : le petit Pierre n’a vraiment pas l’air dans son assiette. Et puis elle-même ne souffre-t-elle pas de maux de tête ? Alors une fois la tente repliée et les affaires rangées dans le coffre de la Lada, elle allonge son fils sur la banquette arrière et démarre. La voiture parcourt une centaines de mètres puis quitte la route pour heurter un arbre de plein fouet.

Dans la forêt, boussole bien en main, Vassili Lubienski jubile. Ces bois, ces arbres, ces racines, ce sont les siens. Il a le sentiment d’être un autre homme, d’avoir muté. Même sa mère ne le reconnaîtrait pas. Il est si près du but ! Alors en ce 26 avril 1986, ce n’est certainement pas ce saignement d’oreilles ni ces bourdonnements de tête qui empêcheront son retour aux sources dans la petite ville de Tchernobyl !

L’agent de dératisation

« On est à peu près pareils, elles et moi, à laisser des petits paquets derrière nous. Crottes pour elles, granules pour moi. Ou pâtes de fruit empoisonnées. Je rentre chez les gens. Je glisse mes doigts partout, là où elles passent ; là où elles pourraient passer. Et la tête de la bourgeoise quand on déplace son frigidaire et qu’elle voit derrière : tout était si propre en apparence ! Les apparences… C’est toujours la faute aux autres ; de la femme de ménage qui va pas au bout des choses ; du gamin qu’a renversé son assiette en douce. Je calme le jeu ; j’en rajoute pas. Je dis seulement « Faites attention, parce que c’est vraiment une aubaine pour elles, un vrai resto, leur garde-manger ».

Les flics m’ont tout de suite soupçonné. Cette façon de cogner à la porte de chez toi à l’aube, quand tu n’es même pas habillé, royal sur la cuvette des chiottes. Boum boum. « C’est qui ? » La police, sacré bordel de merde ! « Ouvrez ! » Minute, je me lave les mains. Réflexe professionnel. « C’est pas comme ça que tu effaceras tes empreintes. » Les mecs, ils arriveraient à te faire avouer que tu as tué ta mère. « En même temps, c’est un peu mon job : foutre mes doigts partout. – Ah ouais ? T’aime bien ça, tripoter ? Jusqu’où t’aime ça ? » Leur technique, c’est de te foutre un bandeau sur les yeux et te faire tourner. Ils te disent pas pourquoi t’es là, ni combien de temps tu vas rester. Et toi tu as soif et faim. Tu voudrais en fumer une. Mais c’est macache. « Tout à l’heure, peut-être, si tu es coopératif. »Alors il arrive un temps où okay, tu dis okay à tout. Oui mais à quoi ?

Son nom ne me disait rien. J’ai pas la mémoire des noms. L’adresse oui. 16 Place du Panthéon. L’étage surtout. « La fille du sixième, tu es sûr que… ? Avec ta face rat… » Et là, je suis quand même obligé d’applaudir pour l’humour. « Très fort les gars, celle-là, quand même ‘face de rat’… Vous pouviez pas trouver mieux ? – Je ferais pas trop le malin à ta place ; je la ramènerais pas trop, tu vois ? T’es un peu dans la merde, si tu veux savoir. Remarque ça te sort un peu des souris ». Et là, ils changent de technique. Y a un gros qui arrive, qui te retire le bandeau et qui te décroche la flèche. « Tu entres chez elle pour poser des pièges. Tu fouines. Tu trouves un trousseau de clefs que tu te mets dans ta poche. Ni vu, ni connu. Puis tu reviens la nuit. Tu te tapes l’incruste ; tu te tapes la fille, qu’est pas vraiment d’accord pour le coup, pour tirer un coup. Avec toi s’entend. Alors elle crie, elle hurle. Mais pas comme tu l’aurais voulu. C’est des aux secours, des à l’aide, des sauvez-moi du tueur de rats. Et donc forcément, c’est la panique, mécaniquement, dans ton cœur, boum boum. T’es pas un tueur de filles, on le sait bien. C’était pas voulu. Mais il a bien fallu la faire taire ; pas vrai ? Alors tu vas nous dire comment ça s’est passé. Un rapport complet, en détails. »

Ah, ils balancent les flics, hein ? Des trucs au hasard, pour en pêcher d’autres. Je savais bien que la fille avait pas été étranglée, que c’était bidon. Remarque, ça ma changeait du blabla qu’on se racontent entre nous. Les gars qui rentrent chez les gens, les livreurs, les agents EDF, les réparateurs de machine à laver, y en a pas un qui n’ait pas une histoire à raconter. Celle de la fille qui te reçoit en nuisette, parce qu’elle a pas eu le temps de s’habiller ; celle qui ruisselle en sortant du bain, du lit encore chaud. Elle aime ta blouse bleue, te demande si t’as des poils dessous, vérifie de la main. Et ça se passe toujours dans la cuisine, sur la machine à laver la vaisselle justement, celle que le gars est venu réparer. Mais qui me croirait, moi, si je racontais un truc pareil ? Qui voudrait baiser avec un tueur de rats, les mains pleines de poison ?

Des clientes comme ça, il y en a une pour mille. Elle était au téléphone. Elle a fait un truc avec la main, un genre de « Faites ce que vous avez à faire ; débrouillez vous ». Mieux vaut pas commencer par les chambres. Ça peut être mal interprété. La cuisine, ça parait logique. Frigidaire, four, évier. Nickel. Comme si la cuisine, elle avait jamais servie. Le genre de nana qui porte des dessous chics, qu’est attentive à ça. Elle continuait à bavasser. J’ai dit au flic qu’ils feraient mieux de s’intéresser au gars avec qui elle parlait. Un Olivier. Ça avait l’air chaud, une engueulade. « Tu crois qu’on n’a pas vérifié Einstein ? qu’ils m’ont fait ». J’ai tracé mon chemin, qui est aussi celui des souris. Salon, rideaux, commodes. J’ai demandé « Je peux ? » pour passer dans la chambre. Elle avait l’air de s’en foutre grave. C’est pour ça qu’ils ont trouvé toutes ces empreintes. Faut pas me laisser seul dans une chambre. Chuis comme elles : faut que je fouille.

En temps normal, les filles ne veulent pas me laisser rentrer chez elles. Alors je me débrouille autrement. J’ai pas été déçu. C’était vraiment une aubaine. Mais au fond de moi je le sentais, j’en étais sûr. Au premier coup d’œil, quand tu vois la nana. Tu le sens. Merde ! C’était un magasin de lingerie sa commode. J’étais en feu. C’est fait pour ça, non ? J’ai retiré mes gants et j’ai plongé ma main dans les collants, les culottes, tout le tralala. Y avait même une guêpière. Et là, je te jure, tu regrettes de pas être une nana. Tu regrettes de pas avoir tout ça à ta disposition ; de pas pouvoir mettre des bas, d’avoir un décolleté sur du pêche. Parce que toi, quand t’as retiré ton blouson et ton fute, qu’est-ce qui reste de toi ? Qu’est-ce qui fait triper ta nana ?

Ça a pas duré longtemps. Je tremblais de partout ; j’avais le cœur qui battait grave. Et ouais, c’est vrai, j’ai pensé à ça : à sortir un couteau, à la menacer. Je peux le dire parce que, pas de chance pour les flics, j’ai un alibi béton : une soirée billard rue Saint-Maur. J’ai gras de témoins. Pas plus de deux minutes d’absence pour allez pisser. C’est pas moi les gars. Faudra chercher ailleurs. Alors ouais, j’ai pensé à ça, au couteau que tu as juste à montrer pour faire peur. « Qu’est-ce que vous voulez ? De l’argent ? » Mais toi, t’es un gentleman ; tu veux pas de fric, seulement une séance d’essayage, en cabine privée, pour toi seulement. Elle s’exécute. A cause du couteau d’abord. Puis de bonne grâce. Elle oublie que t’es un tueur de rats, ta petite taille et tes oreilles décollées. Elle voit plus que tes yeux. Elle est dans tes yeux.

Je suis sorti de la chambre ; elle était toujours au téléphone. J’ai laissé le numéro du centre anti-poison avec le descriptif de la composition des pâtes. C’est obligatoire. Ça peut pas nous tuer, mais nous trouer le ventre, oui. J’aurais voulu rester, être une petite souris comme on dit. C’est marrant ça, hein ? De vouloir être sa propre victime ; de vouloir être celle qu’on est venu tuer.

Je ne suis même pas sûr qu’elle m’ait vu partir. C’était le dernier appartement. J’ai appelé mon boss. Il voulait que je retourne chez une cliente, une vieille, métro Goncourt. D’où le billard. Quand j’ai remis le téléphone dans ma poche, j’ai senti la culotte de la fille du sixième. Et de nouveau, ça a été le feu. »

Leurs plus belles vacances

Si vous êtes déjà allé à Zürich, peut-être avez-vous emprunté la navette qui fait le tour du lac. C’est une promenade calme pour les touristes et le meilleur moyen d’éviter les embouteillages. C’est là, sur le pont avant du petit bateau blanc, que se tient un homme debout et un peu raide.

Assise non loin derrière lui, son épouse le regarde contempler la rive, les jolies maisons et le soleil déclinant. Et dans ce regard, il y a tout l’amour d’une femme pour un homme. Mais pas seulement : de l’admiration aussi et de la gravité.

C’est un couple d’âge mûr, la soixantaine, très élégant, qui se fond parfaitement dans le décor de cette ville à la propreté immaculée. La petite valise que la femme tient près d’elle fait penser à des touristes. Et l’absence d’accent également lorsque l’homme dira « Regarde ma chérie, l’usine Lindt & Sprüngli. Tu sens ? L’odeur du chocolat ? » C’est clair, ils ne sont pas d’ici.

Vingt minutes environ sont passées lorsque, désignant un grand bâtiment blanc, majestueux comme un hôtel de luxe, l’homme dit. « C’est là. » Son épouse se rapproche et, lui prenant la main, la sert très fort en posant la tête sur son épaule. « C’est magnifique », dit-elle.

Les voici débarqués. La voiture qui les attend est conduite par un chauffeur d’une courtoisie parfaite. C’est un Suisse allemand qui parle avec un très léger accent. L’homme regarde sa montre et sourit. Son premier sourire, peut-être, depuis le bateau. « La ponctualité Suisse », glisse-t-il à sa femme qui a posé sa main sur sa cuisse.

Les voici dans leur chambre qui n’est pas très grande mais ouverte sur une vue splendide. « On a de la chance qu’il fasse si beau, dit l’homme qui se tient à la fenêtre. J’aimerais dîner là, sur la terrasse, si tu veux bien. Tu es d’accord ? » Bien sûr qu’elle l’est ! Et on la dirait prête à dire oui à tout.

C’est bientôt l’heure du dîner. Tous les deux se sont changés. Il porte une veste sombre et une chemise impeccable. Elle a passé une robe toute simple et colorée. C’est décidément un beau couple, avec beaucoup d’élégance.

En attendant, ils prennent un verre dans le jardin qui est si calme. Ils sont seuls. Peut-être parce que l’on est hors saison, un jour de semaine. Ils parlent peu, se contentant d’être là, ensemble, unis par la main. On leur a apporté deux coupes d’un champagne rosé millésimé qu’ils goûtent avec une infinie lenteur. Il est si bon !

Le dîner est prêt. Ils remontent dans leur chambre et s’installent sur la terrasse. Tout est exactement conforme à ce qu’il a demandé. Peut-être manque-t-il une toute petite touche de hasard, de fantaisie. Mais quoi ? On est en Suisse ! Allemande qui plus est… « Non, franchement, tout est parfait », dit l’homme. « C’est vrai ? Tu es content ? C’est ce que tu voulais ? » « Exactement mon amour. » Il lui prend les deux mains et continue « Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée de toute ma vie. »

Tous deux sont très émus. Des larmes inondent les beaux yeux bleus de la femme qui s’excuse. « Pardon. J’avais juré que… » « Ne t’excuse pas. Vraiment. Les larmes… C’est bon de pleurer parfois. Tu vois ? Moi je n’y arrive jamais ! Cœur sec ! » « Ne dis pas ça ! Tu es l’homme le plus bon que j’ai rencontré. » « Ah oui ? Et tu en as rencontré beaucoup ? » « Idiot ! »

Tous deux sourient, se rapprochent et comme l’homme boit les petites larmes qui coulent encore sur les joues de sa femme, ils s’embrassent. Doucement d’abord, puis avec beaucoup de passion. L’homme ouvre alors la robe de son épouse, dégrafe son soutien-gorge et enfouit son visage entre ses seins. Elle glisse sa main entre les cuisses de l’homme et, les yeux fermés, elle murmure « Mon amour, oh mon amour ! »

Le reste se passe dans l’intimité de la chambre.

Le réveil les tire du sommeil à 8h30. C’est un peu tôt pour des vacances, non ? L’homme se lève assez vite mais la femme reste au lit. Lorsqu’il sort de la salle de bains, elle y est toujours. « Allez chérie, courage ! Il faut te lever ! » Elle a mauvaise mine. A-t-elle trop bu hier soir ? Ou mal dormi ? Quelque chose n’est pas passée ?

L’homme est moins tendre que la veille, plus autoritaire. « Lève-toi s’il te plaît. Il est cinquante-cinq. On a rendez-vous à vingt. Pas question de les faire attendre. » La femme ne répond pas, se lève et s’enferme dans la salle de bains.

Les voilà prêts tous les deux. Bagages faits. Ils n’étaient là que pour une nuit.

En bas, un homme courtois et une jeune-femme se tiennent en retrait pendant que le couple se prend dans les bras. « Je t’aime, lui dit la femme. – Je t’aime aussi », lui répond son mari. Et ils se séparent.

L’homme rejoint le couple qui se tenait en retrait et la femme sort en se tenant aux murs. Elle ne se sent vraiment pas bien et s’assoit. Dehors, la beauté du jardin l’apaise un peu. Elle ne fait rien, sinon attendre et regarder l’heure.

Puis soudain elle sourit, plus légère d’un poids et se retourne vers le bâtiment, sans doute la meilleure clinique du monde à pratiquer l’euthanasie.